Podologie équine appliquée – KC LaPierre
Après sa formation initiale de maréchal-ferrant, KC LaPierre a exercé avec succès dans l’Etat de New-York, principalement pour des écuries de course. Au fil des ans, il a constaté qu’aussi bon que fusse le maréchal-ferrant, il semblait inévitable que les sabots des chevaux se déforment: talons enroulés, pince très longue, amincissement considérable de la couche interne de la paroi obligeant à utiliser des clous de plus en plus fins, des pinçons en quartier et en pince, etc.
En quête de solutions, KC LaPierre mit son entreprise, qui connaissait un beau succès, entre parenthèses pendant deux ans pour parfaire son savoir en matière de forge et devint l’apprenti d’un célèbre maître forgeron officiant dans un musée new-yorkais ; il pensait alors que s’il savait tourner les meilleurs fers possibles, il pourrait éviter ces problèmes récurrents. C’est sous la tutelle de ce vieux maître que l’importance de la formule Structure + Fonction = Performance lui fut inculquée au quotidien. Jour après jour, il apprit à décomposer les choses jusqu’à leurs plus simples dénominateurs et à déterminer leur structure et leur fonction en vue d’obtenir la performance requise, c’est-à-dire l’objet ou l’outil que son maître lui avait demandé de fabriquer à partir d’une simple barre de métal. Il apprit ainsi à tout entreprendre en commençant par se poser trois questions :
– De quelle structure est-ce que je dispose ?
– Comment cette structure fonctionne-t-elle ?
– Quelle performance est-ce que je veux obtenir ?
KC LaPierre reprit ensuite son activité de maréchalerie et tourna quantité de fers différents, mais n’obtint pas les résultats espérés – ses meilleurs fers engendraient toujours les mêmes résultats à long terme. Il en vint à conclure que la ferrure ne pouvait apporter la réponse qu’il cherchait, et qu’il lui fallait la chercher ailleurs – dans le pied du cheval lui-même. Il entreprit alors d’étudier le pied du cheval selon le mode de pensée appris auprès du maître forgeron, en se posant les trois questions fondamentales et en tentant d’y répondre de façon scientifique. Il «décomposa» ainsi le pied du cheval en sept structures : fourchette, sole, talon (qu’il préfère appeler plus précisément «angle des barres»), barres, quartiers, pince, cartilages latéraux. Puis il identifia six fonctions : traction, locomotion, circulation, absorption des chocs, utilisation de l’énergie, protection.
Dans l’esprit commun, chacune de ces fonctions, à l’exception de la circulation est cataloguée plutôt comme une performance attendue. C’est en voyant les choses sous un autre angle que KC LaPierre a établi une nouvelle cartographie fonctionnelle du pied du cheval, en étudiant du point de vue des fonctions chacune des structures, individuellement. Dans un article publié en 2007, il écrit : «J’ai remis en question la simplicité des théories sur le fonctionnement du pied du cheval pendant la plus grande partie de mes 25 ans de carrière. Traiter le pied du cheval avec aussi peu d’égard pour ses structures internes sensibles et le rôle que chacune joue, est pour le moins irresponsable. Enseigner le soin aux sabots sur la base de théories anecdotiques antédiluviennes, et, dans certains cas, qualifier ces méthodes de «naturelles », est grotesque. De nos jours, un grand nombre d’études portant sur le pied du cheval répondent aux critères de référence de l’Evidence Based Medecine (EBM, médecine factuelle, fondée sur l’étude de cas desquels se déduisent des généralités) ; il en existe néanmoins tout autant qui ne répondent pas à ces critères, seuls gages de crédibilité. L’examen minutieux de milliers de pages de publications dites scientifiques a révélé un fait important : un fort pourcentage des actuels professionnels des soins aux pieds du cheval, qu’ils soient qualifiés de « naturels » ou « traditionnels », ne sont pas gênés par, voire même se complaisent dans leur acceptation des plus simplistes des théories sur le fonctionnement du pied du cheval.
Les études anatomiques que j’ai menées et mes recherches en cours ont révélé l’importance de structures jusqu’à présent négligées, pourtant cruciales pour le bon fonctionnement du pied du cheval. J’en suis arrivé à développer des théories qui font appel à la science de l’énergétique, qui va au-delà de la simple biomécanique et inclue la physiologie comme constituant. » Après des années de recherche factuelle et des milliers de dissections (son Institut de Podologie Equine Appliquée «consomme» 1500 pieds de cadavres tous les ans depuis plus de 10 ans), KC LaPierre a établi ce qu’il pense être
un modèle précis et relativement complet du fonctionnement du pied du cheval. Ce modèle permet d’avoir une idée précise de ce à quoi doit ressembler chaque structure si elle est saine, de savoir où elles doivent être précisément positionnées les unes par rapport aux autres, et quelles fonctions chacune doit remplir. En utilisant ses théories, il a bâti une science qu’il a baptisée Applied Equine Podiatry (podologie équine appliquée), basée sur le modèle défini par sa Suspension Theory of Hoof Dynamics et dont un des outils d’application est la méthode High Performance Trim (parage haute performance).
«L’essence de la podologie équine appliquée réside dans l’étude consciencieuse du pied du cheval, en s’efforçant de toujours exposer ce dernier à un environnement lui procurant les stimuli corrects, et en faisant les efforts appropriés pour favoriser des structures et des fonctions correctes, ceci dans le but de parvenir à un pied capable de hautes performances. » peut-on lire sur son site Internet.
Selon LaPierre, le fonctionnement optimum du pied du cheval repose sur un équilibre très délicat : chaque structure dépend de la bonne santé et du fonctionnement correct des structures immédiatement adjacentes. Qu’une fonction soit inhibée, pour une raison ou une autre, et ce délicat équilibre est compromis. Une ou plusieurs autres structures travaillent alors « en surrégime» pour compenser la déficience de celle qui ne travaille plus normalement ; à moyen et long terme, cette ou ces structures sont endommagées, ce qui a des répercussions plus générales sur la santé du cheval. Comme Jackson et Straßer, LaPierre affirme que la plupart des pathologies qui affectent les pieds de nos chevaux domestiques ont pour cause directe la ferrure ou un parage inadapté ; aucune de ces deux pratiques ne favorise un fonctionnement correct du pied du cheval.
Selon KC LaPierre, la podologie équine appliquée déborde largement le cadre d’une simple technique de parage. Certes, le parage est très important car il permet l’équilibrage biomécanique du pied ; son High Performance Trim vise à mettre avec précision la boîte cornée en équilibre avec les structures internes du pied (lire The Suspension Theory of Hoof Dynamics par KC LaPierre pour plus de détails) et sa façon de régler les aplombs et d’équilibrer le pied ne repose pas sur des paramètres « que seule une longue expérience permet de juger » ou des angles estimés à partir de repères externes et fluctuants, etc, mais prend pour référence le plan de l’appareil de l’arche interne (lire The Internal Arch Theory par KC LaPierre). La méthode de parage elle-même s’apprend facilement, et n’est absolument pas invasive. En aucun cas une bonne structure, saine, n’est diminuée pour compenser une structure déficiente.
Mais le High Performance Trim n’est qu’un des outils utilisés dans la mise en œuvre de cette science nouvelle. Tout aussi important, sinon plus, est la mise en œuvre de la podologie équine appliquée entre les parages.
Le temps, l’environnement et l’implication du propriétaire sont des facteurs tout aussi essentiels, sinon plus, que le parage. Cela signifie que le pareur et/ou le propriétaire ont la capacité d’être « pro actif» dans leur quête du sabot parfait tant qu’ils adhèrent aux principes suivant :
– Structure + Fonction = Performance
– Le cheval a la capacité innée de se guérir lui-même si on lui procure un environnement favorable à la guérison
– Des pressions correctes sont le stimulus d’une croissance correcte
– Le temps doit être utilisé comme une cinquième dimension dans le traitement positif du pied du cheval
– Primo non nocere (D’abord ne pas nuire, ne pas causer de douleur)
«D’abord ne pas nuire » est une maxime qui revient souvent dans la bouche de professionnels de soins aux sabots, mais elle ne peut être correctement appliquée que si le professionnel a une connaissance et une compréhension en profondeur du pied du cheval, et donc une connaissance de ce qui peut causer du «mal». La podologie équine appliquée (Applied Equine Podiatry) entend procurer cette connaissance. KC LaPierre aime à dire « La ferrure n’est pas un mal nécessaire en elle-même ; c’est le «manque de connaissance qui rend la ferrure nécessaire » qui est le véritable mal. »
Un des autres outils de la podologie équine appliquée est le Spectrum of Usability, qui permet d’évaluer le pied d’un cheval en notant chacune des sept structures selon un barème de 1 à 10. On obtient ainsi la note moyenne de chaque pied et une note moyenne pour le cheval. Ce « spectre d’utilisation» est un outil des plus précieux : il permet au propriétaire un suivi concret de l’évolution des pieds, mais aussi une gestion rationnelle du cheval, et donne des bases au pédicure équin pour prodiguer des recommandations afin de renforcer toute structure des pieds qui serait déficiente. Cela peut aller du traitement d’une infection de la fourchette à un programme de réhabilitation constitué d’exercices quotidiens sur des terrains variés, en s’assurant qu’à aucun moment il existera un risque de causer un traumatisme au pied, parce qu’on aura dépassé ses capacités – dont les limites sont indiquées par le «spectre d’utilisation».
D’autres critères sont pris en compte lors de l’évaluation des pieds, afin d’évaluer, en fin de compte, tout le cheval : emploi du cheval / discipline, taille, poids, niveau de forme, environnement quotidien, alimentation, poids du cavalier, niveau et position du cavalier.
Selon KC LaPierre, la podologie équine appliquée n’est ni juste une méthode de parage, ni basée de façon immuable sur un concept scientifique particulier.
Comme c’est le cas avec toute science, la podologie équine appliquée bâtit des théories sur ce qui est actuellement accepté comme des connaissances avérées, et cherche à confirmer ou infirmer ces théories à travers l’application d’une méthode de soin au pied sûre et cohérente. La podologie équine appliquée est une approche holistique du cheval, qui repose dans son application sur le concours d’autres spécialités des soins aux chevaux : médecine vétérinaire, ostéopathie, homéopathie, etc.
Extrait de Découvrir et comprendre le parage naturel, par Xavier Méal, Editions Belin, ISBN 978-2-7011-4734-5. Avec l’aimable autorisation de Xavier Méal.